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Voix abandonnées Préface de Laura Juarroz II arrive que le créateur, d'accord avec ce que disait Paul Valéry, abandonne sa parole, reconnaissant l'impossibilité essentielle d'en achever le cours. Ou bien la parole exige-t-elle d'être abandonnée par son créateur ? Les voix abandonnées d'Antonio Porchia ont pâti d'un double - sinon d'un triple - abandon. Le poète les a laissées en chemin, espérant peut-être que le silence et la solitude parachèveraient leur gestation. Il ne s'agit pas d'un abandon définitif. Certaines, au fil des années, émergèrent, affinant leur voix différée, et furent, après la première édition de 1943 (1), incluses par Porchia, avec des variantes et des modi-fications, dans des éditions postérieures. Mais ce sont les plus rares. Qu'en fut-il des autres, de toutes celles dont aucun volume ultérieur ne recueillit la richesse ? Le poète les avait-il reniées ? Il nous est cependant maintes fois arrivé de les entendre, de la voix même du poète. Quant à d'au-tres, totalement inédites, l'auteur en fit la précieuse faveur à quelques amis. Il est évident que ce dévoi-lement élimine l'hypothèse du silence volontairement pudique qu'aurait jeté Porchia sur une part impor-tante de son uvre prétendument imparfaite. Les " voix " abandonnées de Porchia. Doublement abandonnées, parce que son éditeur ne se résolut jamais à les intégrer au corpus de l'uvre, même après la mort de l'auteur. Triplement abandonnées, parce que certaines ne doivent leur existence qu'aux variantes reconnues et publiées ultérieurement. Ces "voix", qui furent victimes de l'autocritique hypersensible et de l'extrême humilité de leur auteur, sont restées confinées dans l'arrière-boutique des éventualités éditoriales, même si elles furent périodi-quement redécouvertes par quelque lecteur qui ne se satisfaisait pas de la " version autorisée ", parce qu'il lui paraissait impossible que tant de lucidité, de pro-fondeur, de sagesse pussent se perdre. C'est comme si le lecteur avait soudain entendu des voix inconnues confirmer que ses propres " voix " répondaient bien à celles de Porchia. Parce que si Porchia ne les avait pas offertes, d'abord et de manière en quelque sorte prévisionnelle, quelqu'un d'autre aurait fatalement dû le faire à sa place, selon l'hypothèse que la pensée et la parole, en situation limite, paradoxalement, doivent toujours se transcender, aller au-delà d'elles-mêmes. Comme l'écrivit Porchia en quatrième page de cou-verture d'un livre de Roberto Juarroz : " En ces poèmes, n'importe quelle parole pourrait être l'ultime, même la première. Et cependant l'ultime perdure. " Antonio Porchia, passionné de langage, fit souvent un va-et-vient entre les voix de l'abandon, de la solitude, et celles de la communication et de l'édition définitive. Cette hésitation fit que l'édition dernière ne fut jamais réellement la dernière, mais impliquait une démarche de Tantale, propre à l'auteur, recon-naissant le parfait achèvement dans le parfait ina-chèvement, et vice-versa. Voix " définitives " par décision éditoriale, et voix abandonnées - jamais totalement - par l'auteur. Les premières présentaient-elles une formulation meilleure, mieux aboutie, tandis que les autres n'auraient été que tentatives avortées ? Embarqué dans l'aventure infinie du langage, Porchia ne put jamais en décider. Aussi assistons-nous à l'accomplissement de la tâche, obsessionnelle, fonda-mentale, qui consista pour Porchia à reprendre et corriger sans cesse les Voix que ne recueillit pas la dernière édition. La recherche se révèle parfois dans le simple choix d'une virgule ou d'un point qui tour à tour apparaissent ou disparaissent, dans l'élimination de points de suspension révélant, selon Porchia, la nuance affective ou le sentiment d'impuissance devant la parole qui exprime, en fait, si peu de chose. Ainsi, certaines nuances, très révélatrices de la personnalité de l'auteur, s'effacent souvent au profit d'une forme plus dépouillée, plus laconique et, par-tant, d'une résonance plus universelle. La voix de l'individu se confond dès lors avec celle du monde, comme il advient dans le passage du moi au toi et au il. Ces appariements montrent à quel point cette voix, qui semble si abstraite, est en réalité fidèle à ce que l'écrivain a de plus personnel, de plus profon-dément intime. C'est pourquoi la parole du poète apparaît, comme chez Heraclite, " anonyme et dure " (2). Non seule-ment comme produit dune constante méditation sur le langage, mais comme traits originaux qui définis-sent l'expression fragmentaire qu'est l'aphorisme en sa visée de concilier, en un ultime marmonnement qui appelle une lecture multiple, la pensée et la poétique, indissociables. Le moi, lorsqu'il émerge sous une forme apparemment irréfléchie, n'est pas un moi qui réponde à un sujet proprement dit. Distanciation, séparation, quête de la chose qui, anonyme, auto-nome et dure, "fait l'art", pour reprendre encore une réflexion d'Heraclite (Fragment 108). Voix oraculaires, mais émises par un oracle du non-créer, de l'insécurité, de la non-divination, du dire et du non-dire, du non-nommer dont l'expression se cherche au-delà des règles syntaxiques conventionnelles, puisqu'elle tente d'appréhender l'extra-territorialité de l'ultime réalité qui, chez Porcbia, transparaît en certaines propositions anomales : les hyperbates, les fautes de concordance, les répétitions diatactiques, confrontant brutalement et de manière insolite deux lieux éloignes qui, rapprochés, induisent cette intraduisible réalité extrême. Cette vocation pour le dépouillement, pour le désubjectivisme, pour le dé-nommer^ sous-jacente à toute intention de nommer, c'est ce qui a provoqué certaines critiques portant sur des usages préten-dument erronés de la langue. Critiques qui de toute évidence sont dues à une méconnaissance de cette nature anonyme et dure, propre à l'aphorisme auquel Porchia restitue son exacte dimension, son identité, et qui ne consiste pas en une simple énonciation abrégée, mais répond à des lois propres fondées sur la nécessité de promouvoir une lecture plurielle : l'aphorisme est un genre poétique irréductible aux autres formes du discours. A quel point les critiques dont nous parlons ont-elles pu déterminer le choix que présentent les éditions récentes ? Une voix comme celle de Porchia peut-elle être entendue par les législateurs de la grammaire ? Mi corazón se duele a mí, y no debiera dolerse a mí, porque no vive de mí, ni vive para mí. (Ed. Impulso, 1948). Cet aphorisme fut " normalisé ", longtemps après, comme suit : Mi corazón me duele a mí, y no debiera dolerme a mí, porque no vive de mí, ni vive para mí. (Ed. Hachette, 1974). La version corrigée transmet bien l'essentiel de la vision de Porchia, mais comment rendre le tremble-ment, le tressaillement d'une voix dé-réalisée et universalisée par l'anonymat ? Comment exprimer ce déphasage, cet " écart " entre le cur (qui ne vit pas de moi, et ne vit pas pour moi), et moi, sans recourir à l'anomalie grammaticale qui consiste à attribuer au cur le caractère impersonnel du se et l'action impersonnelle de faire mal, en opposition flagrante avec le moi subjectif de celui qui éprouve une douleur qui n'est pas la sienne ? C'est pour mettre davantage en lumière les marches et contre-marches de l'aventureux itinéraire menant au " texte juste ", sans direction définie ni point final, sans réponse à tant de questions que pose l'expres-sion, que nous récupérons ces Voix abandonnées. Cet abandon, nous l'avons dit, ne semble d'ailleurs jamais avoir été total, et nous souhaitons parfaire ce qu'aurait fait Porchia s'il l'avait pu : recouvrer les paroles que le temps et un généreux désintéressement ont dépouillées de leur apparente imperfection.
(1) Les aphorismes cités ont été extraits, par Laura Cerrato, des éditions des Voces de 1943 et de 1948, Ed. Impulso, Buenos Aires.
Laura Cerrato
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